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La Bio va-t-elle perdre son âme dans la nouvelle réforme européenne ?

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22 février 2016

La Bio va-t-elle perdre son âme dans la nouvelle réforme européenne ?
L’agriculture biologique ne connaît pas la crise. En ces temps de scandales sanitaires et d’émissions de télé qui montrent les dégâts provoqués par les pesticides, les consommateurs se tournent de plus en plus vers la bio, devenue la bouée de sauvetage de l’agriculture de qualité. La consommation bio augmente de 7% par an et les habitudes alimentaires des bio de la première heure commencent à influencer le reste de la société. La consommation de viande et de lait baisse lentement mais sûrement dans des pays comme la France.

En Europe, les produits issus de l’agriculture biologique représentent 2 % de la consommation globale. Les 26 milliards d’euros qu’ils génèrent ne sont pas anecdotiques et aiguisent les appétits les moins scrupuleux. En peu de temps, le marché bio est devenu juteux et attire bien des convoitises. L’époque de la concertation où les paysans et leurs clients se retrouvaient pour dessiner les premiers cahiers des charges est clairement révolue. Les entreprises de la transformation flairent le bon plan et les enseignes de la grande distribution ouvrent leurs linéaires. Malheureusement la production européenne de produits issus de l’agriculture biologique peine à suivre la demande. Des produits de première nécessité doivent être achetés en Ukraine ou ailleurs. Les intermédiaires s’engraissent. La bio est-elle en passe de perdre son âme ?

Cette question, Dacian Ciolos, ancien Commissaire européen à l’agriculture (2010-2014) se l’était posée avec honnêteté pendant son mandat. La proposition qu’il a alors faite pour revoir la réglementation cherchait à prévenir les dérives et à éviter que les fraudes constatées ici ou là ne prennent de l’ampleur et ne portent un jour un coup fatal à l’agriculture biologique. Sa réforme permettait de redresser la barre. Mais il n’a pas été suivi. Au lieu de lancer un vaste plan de conversion à l’agriculture biologique, les ministres et beaucoup de parlementaires européens ont aujourd’hui trouvé le coupable idéal : les règles sont trop exigeantes, les méthodes de certification sont désuètes et encombrantes. En bref, c’est la faute à Bruxelles et sa bureaucratie qui étouffe tout. A leurs yeux, il est grand temps de se débarrasser de pas mal de contraintes, de faire le ménage de printemps.

Au cœur de la bataille, la possibilité d’avoir des fermes « mixtes » avec une partie en agriculture industrielle et l’autre en agriculture biologique. Les deux « unités », comme ils les ont déjà appelées, seront sur la même exploitation agricole, mais elles resteraient étanchement séparées. Les gros agriculteurs qui ont déjà détruits les sols, les rivières et la biodiversité, assurent la main sur le cœur que cette fois, on peut leur faire confiance.

Je ne marche pas ! C’est l’odeur de l’euro qui les attire et non pas la volonté de recréer des circuits courts, de générer de l’emploi ou de se lancer dans la rotation des cultures. Non, je ne fais pas confiance à ces messieurs les agrimanagers pour s’occuper d’agriculture biologique. Qu’ils commencent par réparer les dégâts qu’ils ont faits en Bretagne, en Catalogne ou sur les rives de la mer Baltique qui s’asphyxie à cause des nitrates et des pesticides. Tous les lobbys possibles et imaginables sont en train de s’activer pour baisser les standards. Ils souhaitent, par exemple, pouvoir nourrir les vaches, les poules et les porcs avec de l’alimentation garantie biologique à 95 % et non plus à 100 %. Ils ne veulent pas de semences biologiques obligatoires. De quel progrès parle-t-on ?

Pire encore, ils considèrent que l’agriculture biologique doit définir des seuils acceptables de pollution par les pesticides utilisées par le paysan voisin. Les produits qui seront au dessus des seuils qu’ils auront définis, et qu’ils parviendront, année après année à relever, seront déclassés sans compensation financière pour les producteurs. La ficelle est un peu grosse. Je suis, moi, pour un seuil à 0 % et pour une indemnisation obligatoire payée aux producteurs bio et financée par une taxe sur les ventes de pesticides.

La création de l’Agence Européenne de la Bio que nous appelions de nos vœux pour harmoniser les pratiques dans les États Membres, n’est plus à l’ordre du jour. Les États garderont ainsi des marges de manoeuvre appréciables pour mettre en place des dérogations, relever en douce les seuils, faire exploser la taille des exploitations, oublier les parcours en plein air… Bref arriver à aiguiser la concurrence entre les paysans européens.
Pour faire baisser les coûts, rendre la bio abordable et la démocratiser devrons-nous, dans quinze ans, importer de la poudre de lait biologique de Nouvelle-Zélande pour produire des yaourts bio 2.0 ?

Les propositions qui se négocient aujourd’hui entre le Parlement européen et le Conseil ne permettront pas une augmentation de la production bio en Europe. Elles visent simplement à scier la branche sur laquelle les premiers paysans bio se sont installés pour éviter de couler avec l’agriculture industrielle.