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Libération : Bové, le bieneuro

Par MATTHIEU ECOIFFIER Envoyé spécial à Bruxelles, article à retrouver en intégralité dans l’édition du 18/11 de Libération
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18 novembre 2010

Grand angle : Député européen depuis 2009, vice-président de la commission Agriculture du Parlement, José Bové joue avec aisance des rouages de l’institution pour peser sur la réforme de la PAC. « Libération » l’a suivi durant une journée à Bruxelles.



Gare de Bruxelles un mardi de fin octobre. Arrivée du TGV de 13 heures en provenance de Roissy. Dans le parking souterrain, une Mercedes noire et lustrée attend le vice-président de la commission agriculture du Parlement européen. « Bonjour Monsieur Bové ! » lance le chauffeur en lui ouvrant le coffre. L’intéressé y dépose sa valise cabine, accessoire indispensable de l’eurodéputé. Ce luxe institutionnel ne lui soulève pas la pointe d’une moustache. Placide et jovial, le Bové, et concentré sur l’ordre du jour de la séance de sa commission : faut-il renationaliser les autorisations de culture OGM dans les 27 pays de l’Union, comme le propose José Manuel Barroso, le président de la Commission ? Depuis qu’il a été élu en juin 2009 sur la liste Europe Ecologie (EE) avec Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly, le leader paysan a quasi disparu des écrans radars hexagonaux. Que fabrique-t-il au juste dans la grande machinerie de l’Union ? Il n’est que l’un des 55 députés du groupe vert sur les 735 que compte le Parlement à majorité conservatrice. Mais il reste une figure du mouvement altermondialiste. « José s’éclate à fond à Bruxelles », assurent ses amis d’EE. « Peut-être qu’il était plus utile comme paysan, même lorsqu’il courait le monde »,s’interrogeaient en revanche, cet été, dans Mediapart, des anciens compagnons de lutte contre l’extension du camps militaire du Larzac. Tandis que ces ex-partenaires de la gauche de la gauche lors de la campagne pour le « non » au traité constitutionnel européen attendent, goguenards, qu’il se perde chez les eurocrates. Ou pire, qu’il en devienne un, sous l’influence du « oui-ouiste » libéral libertaire Cohn-Bendit : « La rapidité avec laquelle José a investi le Parlement et compris les rouages, c’est fascinant, note ce dernier. Pour l’instant, il n’est pas bouffé par la machine, il la maîtrise. On verra jusqu’où. » __« J’ai jamais été aussi à l’aise »__ « Regarde s’il n’est pas passé de la pipe au cigare » avait persiflé un red-chef de Libé. Visiblement non. Sur le quai de la gare de Roissy, on l’avait surpris en train de s’en griller une avant d’embarquer. Ce matin-là, il avait quitté aux aurores son éco-maison du Larzac sur les hauteurs du hameau Montredon. Pour rejoindre Bruxelles, via la gare de Roissy, il a pris l’avion à Montpellier. Et pas le TGV : « Ça me ferait lever à 4 heures du matin. » A 57 ans, Bové est pour la sobriété écologique, pas pour la punition. Son empreinte, il veut la laisser sur la réforme de la politique agricole commune, la PAC. Deux mois après son élection, l’eurodéputé a abandonné son job dans le groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec). Entre deux forums alter, il labourait et fauchait pour alimenter en foin les 170 brebis. C’est fini. Morgane, une jeune femme, le remplace. « C’était idiot de geler la place. » Bové ne cumule donc pas son revenu de paysan – 1 200 euros par mois – avec celui de député européen. « Le salaire net, c’est 6 000 euros. Là-dessus, j’en reverse 1 200 à EE, ça me fait 4 800 euros. Je n’ai jamais été aussi à l’aise », observe-t-il. « Il peut envisager sereinement sa retraite », ajoute Marie Bové, sa fille. Paysan, il aurait touché une retraite de 400 euros, indexée sur le revenu cadastral fort chiche du Larzac. Un mandat européen donne droit à une pension de 1 200 euros à 63 ans. Et deux mandats à 2 500. « Je n’ai jamais fait de plan de carrière » dit-il. De sa sacoche, il sort le calendrier du Parlement 2010-2011. « T’as les semaines rouges pour les sessions de vote en plénière à Strasbourg, les vertes pour les séances des commissions à Bruxelles et les bleues consacrées aux réunions de groupe politique. » On est dans une semaine verte. « Contrairement à l’image, c’est un vrai boulot. Je passe trois jours chez moi et quatre au Parlement. Sois tu y es, soit tu y es pas. » Selon le site www.votewatch, il affiche un taux de présence de 86,76 % aux sessions plénières, loin devant Mélenchon. __Un jeûne de solidarité__ 14 h 45. Veste de cuir, chemise et jean noir, Bové ne porte pas de cravate. Dans les longs couloirs de verre alvéolaires conduisant aux hémicycles, son allure rock seventies – et roots au niveau des chaussures molles – détonne sans choquer. « Ici, il n’y a pas de protocole vestimentaire, c’est marrant. Tous les débats sont transparents et accessibles. » Y compris aux lobbies et leurs représentants. Les institutions communautaires, il les avaient pratiquées comme porte-parole de la Confédération paysanne. Le voilà dans la place. Comme le loup dans la bergerie ? A son arrivée, les conservateurs du PPE et les socialistes du PSE se sont ligués pour que le faucheur d’OGM ne rafle pas le titre de président de la Commission agriculture. Un coup de bluff de Cohn-Bendit lui a quand même permis d’obtenir la vice-présidence. « C’est un petit hémicycle, mais comme je suis vice-président je suis à la tribune ! » Son assistant parlementaire le rejoint. C’est Michel Dupont 60 ans, moustachu comme lui et ancien de la « Confédé ». Tout comme Jean-Marc Desfilhes, 42 ans, ex-chargé de l’international au syndicat. Les trois hommes partagent en coloc un appartement dans le quartier africain de Matoubé, à deux pas du siège de l’UE. Le soir ? « On va au resto, on boit des coups et on discute » résume Michel. « On a eu une vie de combat sur le terrain, en le payant parfois cher et en étant content de l’avoir fait. On le continue dans l’enceinte du Parlement européen », dit Bové. Pour « bouger les lignes », il n’a pas joué les effets de manche. Après une semaine de « jeûne de solidarité » avec les producteurs laitiers, il s’est attelé à la rédaction de son rapport sur le revenu minimum des agriculteurs européens. Il y pose que les paysans ne doivent pas vendre à perte leurs produits. Et propose un observatoire des coûts de production et la transparence sur les marges des dix plus gros « transformateurs » : c’est-à-dire de la grande distribution. « On a vu défiler dans notre bureau le DG de la Sodexo, leur chargée de com d’Euro-RSCG… », s’amuse Michel. Le lobby de l’agroalimentaire et de la grande distribution tente de les contourner par la Commission industrie avec « un split vote », un vote phrase par phrase du rapport pour le vider de son contenu ? Bové déjoue l’offensive le 6 septembre lors de la plénière. « J’ai obtenu 600 voix sur 735. J’ai été soutenu par les socialistes et le PPE, y compris par le ministère français de l’Agriculture et les députés UMP, Michel Dantin et Christophe Béchu le chouchou de Sarkozy. Et aussi un gars intéressant qui s’appelle Juvin qui m’a dit : « Je suis un libéral, mais j’ai compris que le libéralisme ne fonctionne pas en agriculture. » Ça, tu peux le faire à Bruxelles ! »((/public/.GBA0431018_m.jpg|José Bové au PE le 5 oct dernier avec les élus Euope Ecologie en charge des questions agricoles|L|José Bové au PE le 5 oct dernier avec les élus Euope Ecologie en charge des questions agricoles, Bruxelles, Belgique, nov. 2010)) __Noniste ou eurocrate ?__ Dégager des majorités sur des objectifs concrets sied visiblement à Bové. Il navigue dans l’institution comme un poisson dans l’eau. Un reniement de son engagement pour le « non » au traité constitutionnel et de sa campagne présidentielle ratée à la gauche de la gauche en 2007 ? Alain Krivine n’est pas loin de le penser : « Bové a perdu un peu de sa radicalité antérieure », juge le fondateur de la LCR.« Il est passé de radical protestataire à radical réformiste. Et goûte la reconnaissance que son travail produit », note sa fille. « J’ai toujours été un radical pragmatique, corrige Bové. Le Parlement est une institution jeune. Il gagne en pouvoir et en légitimité. Sur l’agriculture, on a la codécision, y compris sur le budget. » Des avancées précisément inscrites dans le traité de Lisbonne… qu’il a combattu. « J’ai toujours reconnu les avancées institutionnelles. Simplement en France, le vote ne s’est pas fait sur ça, mais sur le modèle économique et financier. » Ses proches et lui-même ne voient que continuité dans son engagement : « La lutte du Larzac, on l’a pas gagnée seuls. Il fallait le soutien d’une majorité de Français et en Aveyron, t’avais des gens très à gauche, mais aussi des curés » rappelle Bové. « Les paysans aveyronnais, c’était surtout des cathos et des gens de droite »,ajoute Denis Pingaud son biographe pour qui Bové , « déporté » lors de la présidentielle, a retrouvé son axe. Bruxelles-Larzac même combat ? En juin, Bové a fait venir à Roquefort le commissaire roumain à l’Agriculture, Dacian Colios. « Dix ans après le démontage du McDo, il a rencontré toutes les AOC françaises fromagères. Faire ça, c’était bien. » Alors, eurocrate, José Bové ? « On parle des eurocrates. C’est 50 000 salariés pour 500 millions d’habitants. Y’en a pas plus qu’à la Ville de Paris. » __« On sent qu’il a trait les brebis »__ 18 heures. Ecouteurs sur la tête, Bové suit le débat depuis trois heures. Intervient régulièrement, assis à la tribune à gauche du président, Paolo de Castro, ex-ministre italien de l’Agriculture aux allures de « petit Berlusconi ». Qui dit de Bové :« Il est trop radical, mais c’est pas mal. » Face à ses collègues, Bové évite le bras de fer et se place souvent sur leur terrain. « Il y a le travail institutionnel et celui de fond, politique », confie son assistant. Qui dit élu, dit accès aux documents officiels. Avec l’aide des réseaux anti-OGM, ils ont épluché les demandes d’autorisation. Ils découvrent que l’expert scientifique de Monsanto revenait sous le nom de l’Insi (International life science institute, le plus gros lobby de l’agroalimentaire et des biotechnologies). Et que la Roumaine Diana Banati, nommée en juillet directrice de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (AESA) est aussi membre de la direction de l’Insi-Europe. « Elle avait omis de le préciser dans sa déclaration d’intérêt ! » Bové dépose en août le dossier sur le bureau du commissaire pour régler l’affaire en interne. Et, comme ce dernier ne réagit pas, il porte l’affaire sur la place publique. A la tribune, il ne se prive pas, lors du débat, de rappeler que « Madame Banati vient de démissionner de l’Insi »… 19 heures. Bové file à l’apéro qu’il a organisé pour Via Campesina, maison mère de la Confédération paysanne. Une première dans des locaux où la FNSEA a ses entrées. La plupart de ses collègues de la commission passent boire une coupe de champagne. On discute du texte d’orientation de réforme de la PAC, présenté aujourd’hui devant le Parlement. « Il y a des aides aux petites fermes. Le vent tourne, c’est bien, mais je suis inquiet sur le contenu », explique Bové à ses potes syndicalistes. Prudent. « En 1992, le texte était super, et derrière on s’est pris l’alignement sur l’OMC », rappelle-t-il. « Ce qui concerne la régulation n’est pas instrumentalisé. On nesait pas si la porte est entrouverte ou « entre-fermée » », s’inquiète Geneviève Savigny coordinatrice de Via Campesina. Avant de décerner un label bio à son ex-camarade : « On sent qu’il a trait les brebis. Il est bien plus crédible que beaucoup de gens qui parlent agriculture sans avoir touché une binette. » Michel, son vieux compère s’interroge : « On se pose sans arrêt la question : est-ce qu’on va se faire baiser ou pas ? » Réponse en 2013.