" /> José Bové - Des revenus équitables pour les agriculteurs : une chaîne d’approvisionnement alimentaire plus performante en Europe

Des revenus équitables pour les agriculteurs : une chaîne d’approvisionnement alimentaire plus performante en Europe

Introduction de José Bové à l’audition du 4 mai 2010
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4 mai 2010

2009 a été une année catastrophique pour les paysans européens et pas seulement pour les éleveurs laitiers. Les revenus des agriculteurs ont baissé de 12 % en moyenne et ce chiffre cache d’énormes disparités. En Hongrie, les paysans ont gagné 35% de moins qu’en 2008, en Italie 25 % et en France 20 %. Quel autre secteur économique a été aussi profondément affecté par la crise déclenchée par l’effondrement des marchés financiers ?



Sous le rouleau compresseur de la baisse des prix des matières premières agricoles et de la hausse du cout des intrants, de nombreux paysans ont mis la clé sous la porte. En France, plus de 25000 paysans dépendent pour survivre du revenu minimum de subsistance, alloué par la collectivité, et 50000 de plus pourraient y prétendre. A ce niveau, il ne s’agit plus de restructuration mais d’une destruction pure et simple des emplois et des capacités de productions des agriculteurs. L’agriculture européenne emploie 14 millions de personnes. Le maintien de ces emplois dans une période ou l’industrie et les services débauchent est une priorité sociale et politique. Entre le milieu des années 1990 et 2005, la part de la valeur ajoutée de la chaine alimentaire revenant aux producteurs est passée de 31 % à 24 %. Tous les autres secteurs ont amélioré leur position respective à des degrés diverses. Ils y sont parvenus en imposant des prix bas, souvent en dessous des couts de productions aux agriculteurs, incapables de peser réellement et collectivement dans la négociation avec des entreprises de tailles internationales. Comme l’a montré la Communication de la Commission européenne, ce choc qui broie les producteurs ne bénéficie pas aux consommateurs. Les prix d’achat pour les ménages suivi la hausse vertigineuse des cours des matières premières en 2007. Les enseignes de la grande distribution se sont bien gardées de répercuter les baisses tout aussi brutales en 2009 et 2010, ou ne l’ont fait que tardivement et très partiellement. A l’automne 2009, alors que les éleveurs laitiers jetaient leur lait dans les champs, la principale multinationale de la transformation agro-alimentaire européenne se félicitait d’avoir dégagé 10,4 milliards de francs suisses de bénéfice net grâce à des prix agricoles particulièrement bas. Difficile d’être plus clair. L’aspect qui focalise l’attention de la Commission européenne concerne les rapports entre les agriculteurs, les grandes entreprises de la transformation qui agissent aussi bien au niveau national qu’au niveau global, la distribution essentiellement représentée par les grandes enseignes des supermarchés et les consommateurs familiaux finaux. Cette vision schématique de la chaine alimentaire européenne ne recouvre qu’une partie de la réalité. Au cours des semaines de préparation de ce rapport, j’ai rencontré tous les intervenants de la filière agroalimentaire qui m’en ont fait la demande. Les échanges que nous avons eus ont montré des tensions réelles entre les grandes entreprises de la transformation et celles de la grande distribution. Ces firmes, de tailles économiques équivalentes, poursuivent des logiques similaires et sont en capacité les unes par rapport aux autres de négocier d’égales à égales. Les majors de la transformation peuvent, du fait de leur position centrale dans la chaine, rester d’une grande discrétion, voire secrets, sur les marges réelles qu’ils pratiquent. La transparence des prix est une nécessité. Pour y parvenir les états doivent créer des interprofessions qui réunissent l’ensemble des acteurs des filières, de la fourche à la fourchette. Cette mesure est nécessaire pour mettre en lumière l’ensemble des paramètres expliquant la formation des prix et de comprendre pourquoi le blé ne représente que 5% du prix de vente d’une baguette de pain ou comment un kilo de pomme payé 10 cts au paysan est revendu 2 € finalement au consommateur. Un effort particulier doit être fait pour analyser les marges nets des exploitations agricoles, situées à la jonction entre les industries de l’amont (semences, engrais, machines, carburant) et celles de l’aval (transformation agroalimentaire). La concentration de la distribution dans certains des pays de l’Union atteint des niveaux alarmants. Pour ne donner que deux exemples, en Suède, les cinq principales chaines de supermarchés, commercialisent 80 % des produits alimentaires, en France, 70 %. Cette concentration entraine une guerre des prix qui passe fatalement par la recherche de produits agricoles les moins chers possibles issus d’une agriculture intensive qui n’assume pas ses couts réels (pollution des eaux et des sols, industrialisation, dépendance des énergies fossiles, émission de gaz à effet de serre…) et qui uniformise les habitudes alimentaires. L’environnement, les producteurs, les consommateurs et les contribuables sont les grands perdants de cette course effrénée. Elle entraine également une concurrence insoutenable pour les petits commerces indépendants en particuliers dans les zones rurales et dans les zones urbaines défavorisées. Aujourd’hui, pour de nombreuses personnes sans voiture, faire ses courses devient de plus en plus difficile. La mise en place de centrales d’achat au niveau européen risque d’accentuer ce phénomène. Dans la chaine alimentaire les abus de position dominante sont nombreux mais difficiles à mettre en évidence. Les agriculteurs et les PME qui en sont les victimes hésitent souvent à faire valoir leurs droits de crainte de voir leur situation empirer. Je demande à la Commission européenne de rédiger un rapport sur ces abus et en particulier sur ceux qui concernent l’imposition de marges arrières, les ristournes, le paiement des référencements et la participation forcée à la promotion. Sur la question de la revente à perte, l’Union européenne doit être intransigeante et rendre cette pratique illégale, suivant ainsi l’exemple de quelques états membres (Allemagne, France, Espagne ainsi qu’en Irlande). La revente à perte est utilisée pour affaiblir puis casser la concurrence. Les producteurs agricoles doivent en effet se voir proposer un prix qui leur éviter de pratiquer, à leur corps défendant, la vente à perte. Pour y parvenir, nous pensons qu’ils doivent être en mesure de créer de véritables organisations de producteurs qui leur permettront d’entamer des négociations collectives et d’être en mesure d’autoréguler leur production afin de permettre une meilleure adéquation entre l’offre et la demande. Comme indiqué précédemment la chaine alimentaire européenne est loin d’être monolithique. Les pratiques de vente directe entre les producteurs et les consommateurs sont nombreuses. Localisées, faiblement émettrices en gaz à effet de serre, offrant des produits de qualités, elles ont souffert de l’application de normes d’hygiènes alimentaires inadaptées conçues spécifiquement pour les grandes entreprises de la transformation Ces normes, pour favoriser l’enracinement et le développement des circuits courts doivent être repensées en fonction des contraintes particulières des circuits courts et de la transformation artisanale. L’autoconsommation reste également une composante importante qu’il convient d’analyser et de mieux cerner. A titre d’exemple, les jardins familiaux en France occupent 250 000 hectares et la production familiale de tomates représente un quart de la consommation nationale annuelle. Dans d’autres états, comme la Roumanie, les retraités produisent le tiers de leurs besoins alimentaires. Ces quelques chiffres donnent un aperçu d’un aspect de la chaine alimentaire qui n’est jamais évoqué. La persistance en Europe de 40 millions de personnes dépendant des banques d’aides alimentaires pour couvrir leurs besoins nutritionnels est un des échecs principaux des politiques agricoles qui ont été mise en place. En tout 80 millions de personnes ont des difficultés pour nourrir leur famille correctement. La baisse continuelle des prix payés aux paysans n’a pas permis de renverser la vapeur. Le chômage, la baisse des revenus, les salaires trop faibles et les retraites dérisoires sont les raisons profondes des difficultés de nos concitoyens. L’Union européenne a exporté en 2009, 23 millions de tonnes de blé, et a bradé ses excédents en viande et en lait sur les marchés mondiaux. Le problème n’est donc pas lié à un déficit de production ou de productivité mais à une injustice sociale, à une répartition inégale des revenus en Europe. Pour ne pas accompagner les campagnes de charité mais redonner une dignité à tous, l’Europe doit défendre le droit à la souveraineté alimentaire. La PAC comme, les autres politiques européennes, doit faire de la justice sociale et de l’équité sa priorité. En 2007, pendant la flambée des cours des matières premières agricoles certaines banques européennes n’ont pas hésité à démarcher au téléphone leurs clients pour qu’ils investissent dans les marchés des dérivés. Cette recherche de profits spéculatifs à très court terme à renforcer la tendance haussière des marchés. Elle a généré un vent de panique planétaire et doit être considérée comme une des causes majeures des émeutes de la faim qui ont secouées de nombreux pays pauvres. Les marchés à terme sur les matières ont été conçus à l’origine pour servir d’assurance et d’amortisseurs des variations subites des cours. Aujourd’hui, comme dans beaucoup d’autres secteurs, ils sont devenus essentiellement spéculatifs. Cette dérive doit être stoppée. L’Union européenne doit s’investir dans la mise en place d’outils de régulations internationaux et définir avec ces partenaires quelles mesures d’urgence doivent être prises pour que la spéculation financière n’affame plus des millions de personnes, ruine les familles paysannes et déstabilise la PAC. La réforme de la PAC à laquelle nous travaillons pourra si nous parvenons à rééquilibrer les rapports de force entre les différents acteurs de la filière, créer de nouveaux outils de régulation de l’offre et lutter contre la spéculation ; pourvoir nos concitoyens en produits alimentaires abordables et de qualité. Pour y parvenir, elle devra garantir des revenus équitables aux paysans européens, préserver l’environnement et assurer un développement économique et social harmonieux de l’ensemble de nos territoires.