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Vers une politique agricole et alimentaire

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14 juillet 2009

900 millions de personnes souffrent de la faim sur terre et 40 millions en meurent chaque année. En Europe, 8 millions de nos concitoyens connaissent la faim dans leur quotidien. Les chiffres parlent d’eux mêmes. L’agriculture industrielle et productiviste n’est pas en mesure de nourrir correctement l’ensemble des habitants de la planète. La libéralisation du commerce imposée par l’OMC a aggravé les choses. Cet échec est terrible, cette situation est inacceptable. L’Union européenne, par les politiques commerciales agressives qu’elle a imposées a été, avec les Etats-Unis, la principale responsable de cette crise. A cet échec alimentaire vient s’ajouter une crise environnementale sans précédent à laquelle les techniques agricoles contribuent de manière importante.



En 2013, l’Union européenne mettra en place une nouvelle Politique Agricole Commune. Tous nos efforts au cours de cette mandature seront tendus vers la mise en place d’une Politique Alimentaire et Agricole Commune axée sur le développement de produits alimentaires de qualité, de l’agriculture paysanne et familiale, de la mise en place de la souveraineté alimentaire, de la préservation des ressources naturelles et la mise en place d’échanges équilibrés et équitables avec nos partenaires commerciaux.

L’Europe agricole dans le monde

Dans les années 1950, les populations agricoles et rurales étaient nombreuses, et ce n’est donc pas par hasard que la Politique Agricole Commune est devenue rapidement la pièce centrale de cette construction. A cette époque, les Etats européens ont défini une politique commune sans interférences extérieures comme celles imposées à l’heure actuelle par l’OMC. Le développement de l’agriculture européenne, criticable à bien des égards, a été réalisé à l’abri d’un protectionnisme douanier. L’Europe agricole n’était en aucun cas libérale. Incapable de gérer ses excédents en interne, elle les a déversés grâce à des subventions publiques dans les marchés des pays du sud, ruinant les familles paysannes les plus pauvres de la planète.

La souveraineté alimentaire ; un droit des peuples

Sur la planète, aujourd’hui, 90 % des productions agricoles sont consommées localement et ne participent pas au commerce mondial transfrontalier. Les échanges restent donc majoritairement nationaux. L’organisation Mondiale du Commerce a imposé les règles internationales à l’ensemble des transactions commerciales agricoles et de ce fait elle a imposé des politiques agricoles axées sur le développement des cultures d’exportation. Cette politique libérale a mis en concurrence 1400 millions de paysans qui travaillent à la main avec 25 millions d’agri-managers sur-mécanisés. Face à cette logique qui privilégie les intérêts des multinationales de l’agro-alimentaire, nous proposons la souveraineté alimentaire. L’Union européenne doit permettre aux pays du sud de construire leur développement agricole centré autour de productions vivrières . L’objectif de la souveraineté alimentaire est de nourrir les populations locales avec des produits locaux, adaptés aux conditions agro-climatiques locales et répondant aux habitudes culinaires des différentes cultures. Cela passe par le développement d’une agriculture paysanne familiale, autonome, productrice d’énergie et créatrice d’emplois, s’appuyant sur des techniques agraires adaptées aux contextes locaux. Cette reconstruction de l’agriculture locale et vivrière doit pouvoir se faire à l’abri, si nécessaire, de barrières douanières.

Un plan protéines européen

La souveraineté alimentaire n’est pas une proposition réservée aux pays du sud. L’Union européenne doit réformer radicalement sa Politique Agricole Commune pour rééquilibrer ses propres productions. Elle doit également développer un secteur agricole vivrier dont l’objectif est de nourrir les européens. Aujourd’hui, nous importons 50 millions de tonnes de protéines végétales pour alimenter les animaux de nos élevages. En d’autres termes, l’Europe a besoin d’une surface de 25 000 000 ha (l’équivalent de la surface agricole française) au-delà de ses frontières. A contrario, elle exporte massivement des céréales et en particulier du blé sur le marché mondial. La prochaine PAC que nous mettrons en place en 2013 doit corriger ce déséquilibre engendré par des politiques agricoles incohérentes et non pas par une impossibilité géographique de produire ses denrées dans nos régions. Cette réorientation devra être menée de manière graduelle et transparente pour permettre une adaptation de nos partenaires commerciaux et éviter des perturbations sur les marchés mondiaux. L’Union européenne doit rejoindre les pays qui souhaitent faire du droit à la souveraineté alimentaire un nouveau droit des peuples reconnu et garanti par les Nations-Unies.

Organisation des marchés mondiaux

L’Union européenne doit contribuer à une réorganisation des marchés mondiaux de produits agricoles. Une renaissance des Organisations Mondiales de Marché est urgente. Le marché mondial des produits tropicaux (café, cacao, sucre, fruits tropicaux) sera géré de manière collective entre les pays exportateurs et les pays importateurs comme l’Union européenne. Des quotas d’importation seront répartis entre les pays intéressés afin de répondre à des enjeux planétaires sociaux, environnementaux et politiques. Ces productions de rente ne devront pas se développer au dépend des cultures vivrières et de l’alimentation des populations locales. Elles seront issues des agricultures paysannes et familiales.

La solidarité en temps de crise alimentaire

L’Union européenne tournera définitivement le dos à l’aide alimentaire directe en nature qui, lorsqu’elle arrive massivement dans un pays en crise, participe à la destruction des capacités de productions locales. Elle participera à l’achat d’aliments dans les régions limitrophes des zones affectées et à leur acheminement vers les poches de disettes ou de famines. Elle travaillera activement avec les gouvernements, les organisations paysannes, les associations de consommateurs pour que soient mis en place des systèmes d’alertes.

La Politique Agricole et Alimentaire Commune

En 1957, l’objectif numéro un était d’accroitre la productivité agricole, répondant ainsi aux années de privation traversées par les européens au cours de la seconde guerre mondiale et des années qui suivirent. Ce but a été atteint au-delà des espérances des pères de l’Europe. Au cours des décennies, la course aux gains de productivité est devenue une fin en soi. Les vaches qui produisaient 7 litres de lait par jour en 1960 en produisent maintenant 35, les rendements céréaliers ont été multipliés par quatre. Un ensemble de techniques agressives pour l’homme, les animaux, les sols, l’eau, l’atmosphère a été développé dans les laboratoires. Les conséquences négatives sont apparues rapidement. La concentration des élevages hors sols dans les zones proches des ports a entrainé une dégradation des eaux et des sols. La monoculture céréalière dopée aux engrais chimiques et aux pesticides fragilise les sols et détruit la fertilité naturelle des terres. L’irrigation entraine l’assèchement des rivières et la destruction des nappes phréatiques. La biodiversité animale et végétale est laminée par le productivisme. Les productions sont concentrées dans les zones les plus favorables et d’autres régions se vident peu à peu de leur population. Paradoxe absolu, l’agriculture qui produisait de l’énergie, est une des plus grosses consommatrices d’énergies fossiles. L’avenir de l’agriculture productiviste et industrielle est liée à la pétrochimie : l’agrimanager craint plus la hausse du baril de pétrole que les aléas climatiques. L’agriculture industrielle n’est compétitive économiquement que parce qu’elle est sous perfusion de subventions publiques et parce qu’elle ne paie pas les dégâts qu’elle cause dans son sillage. Il est vital de tourner la page du productivisme agricole et d’écrire celle de l’autonomie et de la diversité.

Des soutiens publics équitablement répartis

La PAC doit rester une politique de cohésion européenne, de solidarité entre les états et entre les régions de nos pays. Elle doit corriger les différences entre les zones les plus fertiles et les régions où la pratique agricole est plus difficile. La répartition des productions sur l’ensemble du territoire est nécessaire pour éviter les concentrations d’élevages hors-sols et leurs corolaires, les pollutions des sols et des eaux. La répartition des primes sera redéfinie pour soutenir le maintien et la création d’emploi. Le nombre de personnes travaillant sur une exploitation agricole sera pris en compte dans le calcul des soutiens reçus. Les fonds alloués aux exploitations les plus importantes seront réduits en abaissant le plafonnement des aides. Les exploitations de polycultures élevages seront favorisées afin de retrouver un équilibre agronomique au niveau des différents territoires entre les cultures et l’élevage, équilibre indispensable pour améliorer les sols fragilisés par l’érosion. Une limite sera fixée pour la taille des élevages. Les unités industrielles au dessus de ces seuils ne percevront plus d’aides publiques.

Le développement de l’agriculture biologique

L’utilisation de pesticides entraine des dégâts importants en termes de santé publique et d’environnement. L’Europe doit nourrir rapidement l’ensemble de ses habitants avec des produits issus de l’agriculture biologique. La conversion de la ferme Europe sera graduelle. Cet objectif est un pari ambitieux pour les chercheurs et les scientifiques, il ouvre de nouveaux champs d’investigation. Un programme intensif de recherche sera lancé avec l’implication à tous les niveaux des paysans qui ont été les pionniers de cette reflexion. L’effort sera porté sur la formation d’agro-écologues et les fonds publics ne seront plus alloués aux développement d’organismes génétiquement modifiés. L’Union européenne garantira à l’ensemble des consommateurs une alimentation sans OGM. Les cultures OGM seront interdites ainsi que les importations de produits issus de l’agriculture transgénique (aliments pour bétail, produits transformés, viandes….)

Protection des semences

Une réforme profonde de la règlementation sur les semences est nécessaire, de façon à reconnaitre et valoriser les semences paysannes (sélectionnées par les paysans et associations), à modifier les critères de description et d’inscription variétale (pour intégrer les « populations végétales » ainsi que les variétés sélectionnées pour l’agriculture biologique ou pour des systèmes à faibles intrants) et à mettre en œuvre une véritable recherche participative (basée sur les besoins et objectifs des paysans et des consommateurs, et associant réellement les paysans à l’ensemble de la démarche de sélection). Le droit des paysans à ressemer les semences issues de leurs récoltes sera garanti.

Organisation de la production européenne

Les productions agricoles seront organisées dans le cadre d’une organisation commune de marché (OCM). Elles répartiront équitablement la production nécessaire à la consommation européenne entre les états et entre les paysans en se donnant l’objectif de relocaliser les productions et de réduire les transports intra-européens de produits agricoles. La fixation d’un prix d’orientation créera la visibilité nécessaire aux paysans et aux transformateurs. La mise en place de stocks de régulation permettra d’amortir les variations de production liée aux fluctuations inter annuelles du climat.