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« Gaz de schiste : José Bové met la pression en Pologne

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22 juin 2011

Dans les pages Economie du journal Libération du 22 juin 2011, Coralie Schaub revient sur la visite de l’eurodéputé en Pologne et son travail sur le gaz de schiste.



Fort d’un premier succès en France, l’eurodéputé s’est attaqué, la semaine passée, au nouvel eldorado des majors.

En France, José Bové vient de gagner une bataille dans sa guerre contre les gaz de schiste. La loi, qui doit être adoptée le 30 juin, interdira la technique de fracturation hydraulique pour extraire les gaz coincés dans la roche. Jugée trop polluante, cette méthode a un autre défaut, calamiteux : c’est la seule. Les industriels iront donc – temporairement ? – forer ailleurs. En Pologne, surtout. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA), le pays disposerait des premières réserves d’Europe : près de 5 300 milliards de m3. De quoi satisfaire la consommation domestique pendant trois cents ans. Exporter. Et s’affranchir du gaz russe.

Le gouvernement de Donald Tusk a déjà délivré plus de 90 licences d’exploration. A la tête de l’Union européenne le 1er juillet, il compte bien promouvoir cette méthode d’extraction. C’était sans compter sur José Bové. La semaine dernière, lors d’une visite officielle en compagnie d’autres eurodéputés Verts, le pourfendeur d’OGM a promené à Varsovie sa pipe, ses moustaches et ses arguments antigaz de schiste afin de lancer la mobilisation. Bové, Papa Poule d’une Europe écolo en pleine éclosion, partage son savoir et distille ses conseils. Libération l’a suivi.

Mercredi 15 juin, 16 heures

Huit agriculteurs du village de Grabowiec, à 270 kilomètres de Varsovie, sont attablés à la terrasse d’un café. Ils ont fait la route pour rencontrer l’écologiste français. Le cinéaste Lech Kowalski les a convaincus de venir. En attendant Bové, ils racontent.

Janusz, la soixantaine, dégaine un article de presse : « En septembre, des énormes camions se sont garés à 100 mètres de chez moi. Ils ont fait trembler la terre. » Des engins de prospection sismique, destinés à cibler des zones de forage, qui ont fait vaciller tout le village. Zébrée de fissures, la maison de Janusz a pris un siècle en une minute. Il s’est plaint au centre de géophysique de Torun, qui opère pour l’américain Chevron. Réponse : « On n’y est pour rien, mais on veut bien vous dédommager : 5 600 zlotys 1400 euros, ndlr. »Janusz a refusé.

A côté de lui, Wieslaw Tryniecki, le maire de Rogow, un hameau de Grabowiec, qui cultive 12 hectares de céréales : « Juste avant Pâques, j’ai tiré de l’eau de mon puits. Elle était noire et grasse. Je n’avais jamais eu de problèmes avant. S’ils veulent forer, qu’ils le fassent à Varsovie ! » Piotr acquiesce. Il a quatre enfants et une terre à laquelle il tient. « Sans elle, je perds mon identité. Chevron veut installer une plateforme de forage à 200 mètres de ma ferme. Ils jurent qu’ils seront de bons voisins. Comment peut-on leur faire confiance alors qu’ils agissent sans autorisation ? »

19 h 20

Tout en denim bleu, chemise claire, jean foncé, Bové arrive enfin. Le messie est « HS ». La veille, il était à Poitiers, au procès des faucheurs d’OGM. Lech Kowalski filme. Son assistant traduit. Le Français écoute. Janusz lui montre les photos de sa maison « détruite ». Le maire du bourg raconte l’eau souillée. Il a l’air perdu. « Personne ne s’intéresse à nous. On a décidé de s’organiser pour dire non à tout ça. » « Chevron, ils ont un permis sur quelle surface ? » demande Bové. Ils n’en savent rien. « Quelle est la législation ? » Ils n’en savent rien non plus. L’eurodéputé raconte comment la mobilisation a pris en France.

La journaliste Monika Libicka rejoint la réunion. C’est la seule à avoir écrit un article critique sur les gaz de schiste : « Ici, si tu émets des doutes, tu es suspecté de travailler pour Gazprom à qui le Pologne achète son gaz, …. Se débarrasser de l’influence russe ne se discute pas. » « Sauf si vous vous rendez compte que des milliers de kilomètres carrés de territoire risquent d’être pollués, répond Bové. Ça sert à quoi, l’indépendance nationale, si les gens doivent partir ? » Puis, s’adressant aux agriculteurs : « Demain, je rencontre le Premier ministre. Qu’est-ce que vous voulez que je lui dise ? »

Silence. Agitation. Cacophonie. Janusz s’écrie enfin : « Je l’invite à venir voir l’état des habitations. » Bové saisit la balle au bond. « Ce qui serait bien, c’est que vous m’écriviez une lettre d’invitation que je lui remettrai. Je lui dirai aussi que s’il n’y répond pas, on le fera savoir. Il est important qu’il voie qu’on commence à créer des liens entre les différents pays. » Le distributeur polonais de Gasland, le documentaire sur les ravages provoqués par l’exploitation des gaz de schiste aux Etats-Unis qui a mis le feu aux poudres en France, lance l’idée d’offrir le film au Premier ministre. Banco. Bové : « Ça s’organise bien. Posez-vous pour écrire la lettre, je vais fumer. » Il sort sa bouffarde.

A 22 h 30, les agriculteurs repartent à Grabowiecz. Le lendemain matin, ils doivent être sur leurs champs.

Jeudi 16 juin, 10 h 30

Le héraut gaulois s’est « habillé en dimanche ». Veste bleue et pantalon de toile gris, pas l’air d’un goldenboy non plus. Il attend ses collègues eurodéputés devant la belle façade jaune du Palais du Premier ministre. Lech Kowalski est là, avec sa caméra ornée d’un autocollant « gaz de schiste, non merci ». Avant de filmer Bové, il le remercie : les paysans ont repris espoir.

10 h 45

Le Premier ministre, Donald Tusk, déboule dans la fastueuse salle de réunion. Blond, visage de cire. Il déroule le programme de la présidence polonaise de l’UE : croissance, sécurité, solidarité, Grèce, droits de l’homme… Pas un mot sur les gaz de schiste. Bové prend des notes. Diplomate, il félicite Tusk pour ses propos anti-OGM. Puis se lance : « Je suis obligé de parler des gaz de schiste. » Sourire crispé de Tusk. Argumentaire bien rodé du député européen. Il n’existe pas de politique européenne sur le sujet, chacun peut faire n’importe quoi. Or, une étude de l’université de Cornell, aux Etats-Unis, affirme que le gaz de schiste serait encore plus nocif pour le climat que le charbon. Il y a aussi la question de l’eau, des produits chimiques utilisés. Tant qu’il n’y a pas de réponse claire à ces sujets, il réclame un moratoire européen sur l’exploration et l’exploitation de ces hydrocarbures. Et de raconter sa rencontre avec les agriculteurs de Grabowiecz, les fissures, l’eau noire, avant de se lever et de tendre la lettre et le DVD de Gasland. Affable, Tusk lui promet de « prendre au sérieux les informations sur cet endroit ».

12 h 00 Rencontre avec quatre ministres. Même discours officiel, serti de « chemin plus vert ». Bové répète son réquisitoire. Surprise, le ministre de l’Economie, Waldemar Pawlak, se montre très prudent. « Pour la Pologne, les gaz de schiste sont un symbole, une question d’indépendance énergétique. Mais il faut voir. Je n’ai eu aucune confirmation qu’il y ait des stocks importants. Et un élément n’est pas assez pris en compte : le pays est beaucoup plus densément peuplé que les Etats-Unis ou le Canada. » Petit Scud de Bové, tout en douceur : « Il faut faire attention à ne pas détruire le tissu rural et les ressources en eau pour un mirage qui ne va profiter qu’à quelques entreprises. » A la sortie, le député résume ses impressions : « La lettre a créé un trouble. Ils savent qu’on peut leur pourrir la vie, leur demander pourquoi ils ne sont pas allés rendre visite à ces gens. Je les ai trouvés prudents, peut-être qu’ils ne sont pas aussi sûrs d’eux. Halliburton, Exxon… Ils sont tous venus et leur ont vendu un truc clé en main : « Vous nous donnez le pays, on fait de vous la nouvelle Arabie Saoudite ». A aucun moment ils ne se sont posé la question de l’impact environnemental. »

15h50

Mini-happening au pied du siège local de Total. Une idée de Marek Kryda, de l’ONG écologiste polonaise Inspro. Le groupe français s’est joint en mai à la ruée vers l’Est en prenant 49% dans deux concessions aux côtés de l’américain ExxonMobil. José Bové enfile une combinaison blanche et brandit devant une caméra de l’AFP une bombonne d’eau étiquetée d’une tête de mort orange : « Je vais remettre cette eau polluée par la fracturation hydraulique à Total. » Un vigile lui barrant l’accès à l’intérieur, il laisse la bombonne à l’accueil et parle de la lettre et de Gasland confiés au Premier ministre : « Maintenant, il ne pourra pas dire qu’il ne connaît pas la situation. »

17 h 05

Conférence de presse devant une dizaine de journalistes. Bové prêche en anglais : « Les compagnies vous ont menti. Les problèmes seront plus grands que les avantages. » Il cite la lettre. A la question « Ni gaz de schiste ni nucléaire, alors quoi ? » Il répond : « Des bougies ! Non, je blague, c’est l’argument des entreprises. Il faut surtout baisser la consommation, 30 à 40% de l’énergie est gaspillée. Et travailler sur les énergies alternatives, le stockage… » Et la Russie ? « De la propagande. La Russie n’a pas les moyens d’imposer des coupures de gaz à la Pologne. »

19 h 30

Dans le centre historique de Varsovie, Bové se balade avec Marek Kryda. Le Polonais est très enthousiaste : « Hier soir, c’était historique ! Le début du combat. Nous avons besoin de leader. José nous indique la direction. La lutte contre les gaz de schiste peut servir à l’émergence d’un vrai mouvement écologiste en Pologne ! » Bové est plus placide : « En juillet, je demanderai à Tusk s’il est allé voir les fermiers. Si non, on fait un communiqué de presse. Et je lui reposerai la question chaque mois. » Il compte se rendre à Grabowiecz en septembre, avec une délégation européenne. « Si nous gagnons en Pologne, c’est la fin des gaz de schiste en Europe. »