" /> José Bové - Globalisation des marchés agricoles vue par J. Jaurès

Globalisation des marchés agricoles vue par J. Jaurès

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27 janvier 2010

Mais voici que dans le champ de blé du paysan passent non plus des forces naturelles, mais des forces économiques, des forces sociales, des forces humaines. Il laboure, il sème, il moissonne, et porte sa moisson au marché voisin. Mais de récolte en récolte, son labeur restant le même, le prix de son blé fléchit presque constamment et aussi le prix se son bétail, de son vin, de son chanvre, de ses olives et de son lait. Et le paysan ne s’incline plus ici comme avant devant la fatalité de la grêle ou de l’orage, de la sécheresse ou de la gelée.



Il a le sentiment obscur que cette variation des prix est un fait social, un fait humain, modifiable, peut-être, ei demande pourquoi, oui, pourquoi. Des tous les côtés, les hommes d’Etat, les financiers, les économistes, les députés les candidats lui répondent que, depuis un demi-siècle, surtout l’humanité a transformé la terre, que dans les grandes plaines diverses de l’Inde, de la Russie méridionale, de l’Ouest américain, d’autres hommes travaillent, mais à moins de frais, et que toute cette production, brusquement rapproché par la vitesse des grands navires, pèse constamment sur lui. Voici donc que les peuples et les continents lointains surgissent pour lui maintenant de la brume, non plus comme de vagues fantômes de la géographie scolaire, mais comme de dures et massives réalités, en on ajoute, en lui répondant, que c’est peut-être la quantité de blé ensemencée par un fermier de l’ouest américain, de la quantité d’or et d’argent extraits des mines de l’Afrique du Sud ou de l’Australie, du salaire distribué aux pauvres journaliers de l’Inde, et encore des lois de douanes, d’impôt et de monnaie promulguées dans toutes les parties du monde que dépendra peut-être demain, sur le marché de la ville voisine, le prix de son blé, le prix de son travail, sa liberté peut-être et sa propriété. Alors le paysan, pour la première fois, pressent l’étrange solidarité du monde humain et lui, que l’ignorance, la jalousie, l’égoïsme isolaient sur sa motte de terre, derrière la pierre de bornage, dont l’ombre courte lui cachait le reste du monde, il sent pour la première fois sa vie liée à celle des autres hommes. Ce ne sont plus des courants atmosphériques, ce sont des courants humains qui passent sur son champ, abaissant et relevant les épis ; c’est un souffle d’humanité, désordonné encore et brutal, qui emplit l’espace, et le paysan étonné écoute et médite : pour la première fois lui, l’égoïste et l’isolé, c’est par la longue souffrance des crises qu’il est entré en vivante communion avec la race humaine. – Non ! Toutes ses souffrances n’ont pas été perdues !

Jean Jaurès

Extrait de « Jaurès Paysan » livre de Rémy PECH, Editions PRIVAT