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Le premier opposant Polonais à l’exploitation du gaz de schiste est décédé la semaine dernière

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18 août 2016

Son visage ne vous dira rien, son nom non plus. Il s’appelait Wieslaw Tryniecki. Il avait une toute petite ferme dans le village de Rogow, à côté de Zurawlow à deux pas de la frontière entre la Pologne et l’Ukraine. Lorsqu’il a appris que Chevron allait exploiter le gaz de schiste dans sa région, il a dit NON.

En 2008, sous le matraquage médiatique, la Pologne se rêvait un avenir d’Arabie saoudite et d’indépendance énergétique vis-à-vis de Moscou. Le gouvernement de Donald Tusk délivrait des permis d’exploitation du gaz de schiste aux plus grandes multinationales de la planète dans l’opacité la plus totale. Les journaux ne parlaient qu’en milliards de dollars.

Wieslaw Tryniecki s’est efforcé de comprendre ce qui se passait et de mobiliser ses voisins. Envers et contre tous, il a réussi à convaincre que tout cela n’était qu’un mirage. Lors des réunions publiques organisées par Chevron avec le soutien des autorités locales, il fallait une sacrée dose de courage pour contredire ces hommes en costumes si sûrs d’eux-mêmes. Wieslaw n’en manquait pas et ses compagnons non plus.

Mais aucun média ne relayait leur lutte, personne ne prêtait attention à leur entêtement et à leurs revendications à part une poignée de militant. Lech Kowalski, réalisateur du documentaire « Drill Baby Drill », que j’avais rencontré lors de la Conférence sur le climat à Copenhague et que j’avais croisé à plusieurs reprises en France lors des grandes mobilisations contre l’exploration du gaz de schiste m’avait raconté son combat.

Sachant que je devais me rendre en Pologne en juin 2011, il m’a demandé si je pouvais venir un jour plus tôt à Varsovie discuter avec quelques paysans de cette région. Malgré la barrière de la langue j’ai retrouvé chez Wieslaw Tryniecki l’obstination des paysans de cette planète qui refusent avec leurs tripes l’accaparement de leurs terres. Wieslaw Tryeniecki a affronté de nombreux obstacles, pratiquement seul quand la plupart des polonais se laissaient bercer par la propagande pour le gaz de schiste. Ce paysan est un des premiers, si ce n’est le premier, à s’être levé contre l’exploitation du gaz de schiste en Pologne. Il avait apporté des photos de son village montrant des maisons lézardées par les secousses des camions vibreurs de Chevron. Sur d’autres images, l’eau des puits était noire. Une profonde détermination se dégageait de lui.

Sachant que je devais rencontrer Donald Tusk le Premier ministre le lendemain, il m’a demandé si je pouvais lui remettre un message en mains propres. Ils voulaient être certain que M. Tusk soit au courant et puisse faire stopper l’injustice. Donald Tusk ne s’est jamais rendu à Rogow, mais Coralie Schaub, journaliste à Libération, présente pendant ce déplacement a publié un article dans Libé. Pour les paysans polonais, il s’agissait d’une victoire contre le silence. Pour la première fois un journal s’intéressait à eux. La pression sur le gouvernement polonais ne faisait que commencer. Elle ne s’arrêtera pas.

Le 31 janvier 2015 l’agence Reuter publiait un communiqué de presse annonçant que : « l’entreprise Chevron va arrêter ses explorations de gaz de schiste en Pologne, un secteur qui n’a pas n’a pas été à la hauteur des espérances premières de transformer l’approvisionnement énergétique de l’Europe de l’Est…. Exxon Mobil, Total et Marathon Oil ont également mis un terme à leurs explorations en Pologne ». La victoire du pot de terre contre le pot de fer.

Je pourrais arrêter là mon hommage à Wieslaw Tryeniecki ce paysan polonais, qui grâce à son obstination a fait naitre la résistance contre le gaz de schiste en Pologne mais son histoire doit être racontée jusqu’au bout.
En novembre 2013, je suis retourné à Zurawlow deux jours avant la Conférence sur le réchauffement du climat à Varsovie. Les habitants de la région avaient organisé une manifestation contre Chevron. Plusieurs centaines de personnes avaient répondu à l’appel. Je m’attendais à retrouver Wieslaw Tryeniecki mais il n’était pas là. Le soir les activistes nous avaient reçus au restaurant, Wieslaw n’était toujours pas là.

Au cours du repas j’ai appris que Wieslaw Tryniecki ne faisait plus partie de la lutte. Sa ferme ne lui permettait pas de faire vivre sa femme et ses trois enfants. Il avait dû se résoudre à accepter un emploi de vigile dans une agence de sécurité chargé de protéger un des sites de forage de …. Chevron.
A la fin du repas Lech m’a dit que Wieslaw Tryniecki souhaitait malgré tout me revoir. Une voiture nous a emmené dans la nuit et dans le froid jusqu’à une petite maison bancale et grise. La lumière était encore allumée. Wieslaw nous attendait. La porte s’est ouverte. Il m’a fait entrer. Dans la cuisine à côté du poêle, nous nous sommes assis et il m’a offert du thé. Il m’a dit la dureté de la crise qui dévaste les campagnes polonaises ; l’impossibilité de faire vivre une famille avec quelques vaches sur moins de 18 hectares, la douleur de devoir brader son lait, l’humiliation de n’avoir plus d’autres solutions que d’accepter ce travail..... Il ne se cherchait pas d’excuses. Nous avons discuté pendant longtemps.

Wieslaw Tryniecki a réussi à un moment de sa vie à gripper la machine.
Aujourd’hui il n’y a toujours pas d’exploitation du gaz de schiste en Pologne. Qu’il en soit remercié.