" /> José Bové - La prison, un outil politique, un texte de Raoul Romeva i Rueda, prisonnier politique catalan

La prison, un outil politique, un texte de Raoul Romeva i Rueda, prisonnier politique catalan

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29 mai 2018

Raül Romeva est prisonnier politique catalan, ancien ministre des affaires étrangères, ancien député européen du groupe de Verts / ALE

« La prison, c’est dur. Mais n’importe qui, ayant le sens de la justice, peut résister, en sortir renforcé et encore plus déterminé. Tu dois te débarrasser de la peur. Tu passeras des heures totalement découragé ou déprimé. Il est possible, et même probable, qu’un jour tu pleures de désespoir. Mais ne t’inquiète pas, c’est tout à fait normal. »

C’est ce que m’a dit Pepe Beunza peu de temps avant que le juge ne me convoque en novembre dernier, après le référendum pour l’indépendance de la Catalogne. Pepe Beunza a été le premier objecteur de conscience en Espagne, emprisonné après avoir refusé de faire son service militaire pour des raisons politiques et non-violentes (et non pas religieuses). Incarcéré en 1971, il est resté derrière les barreaux pendant plus de deux ans. Il a fait ça pour dénoncer la situation en Espagne. Aujourd’hui, tout le monde reconnaît que ce sont les actions de milliers d’objecteurs de conscience qui, après de longues années, ont permis de faire tomber le système et de mettre un terme au service militaire. Cela découle de sa décision d’accepter la prison, et de tous ceux qui l’ont suivi. De cela, je lui en serai toujours reconnaissant.

Pepe Beunza était professeur à l’école Torre Marimon de Caldes de Montbui, dont mon père était directeur et où nous vivions. C’est lui qui m’a fait connaitre le pacifisme et comprendre l’importance de défendre les droits de l’Homme. Grâce à lui, je suis à mon tour devenu objecteur de conscience et j’ai commencé à tracer mon propre chemin vers la paix, la démocratie et la liberté. Un chemin dont je ne me suis jamais écarté depuis.

J’ai reçu les encouragements de Pepe au moment où des membres du gouvernement de Catalogne réfléchissaient à la manière de réagir à la situation, sachant que l’état espagnol prendrait les mesures les plus extrêmes contre nous. L’organisation du référendum pour l’indépendance de la Catalogne n’est pas un acte criminel pour moi et je suis prêt à le défendre autant de fois que nécessaire. Grâce à Pepe je n’ai pas hésité à prendre ma décision.

Oui, la prison pouvait, et devait faire partie de notre lutte pacifique et démocratique.

Pepe est allé en prison pour pointer la faiblesse d’un état qui commençait à montrer la fragilité d’un régime moribond. De la même manière, notre emprisonnement doit servir à montrer la faiblesse d’un projet démocratique raté, d’un état qui présente de nombreuses déficiences légales et surtout politiques.

Tu as raison Pepe, nous ne sommes pas bien ici dans nos cellules. C’est triste et décourageant de vivre loin des siens. C’est difficile de savoir que nos familles et nos amis doivent faire plus de 1400 kilomètres pour nous rendre visite. Mais je ne regrette rien. Notre emprisonnement rend évidente la dérive du système judiciaire espagnol qui s’est déployée face à la question catalane, si éloignée de ce qui devrait être fait dans une démocratie saine. En fait, cette réponse risque de briser notre démocratie.

Le chemin va être long et dur. Rébellion, sédition, coup d’état, violence, terrorisme… nous verrons comment l’impunité institutionnelle se répand, ainsi que les réactions d’une partie des médias, de la police et du système judiciaire qui tenteront de la protéger.

Nous allons connaître la solitude. Nous nous sentirons délaissés lorsqu’une partie importante de la société restera silencieuse et préfèrera détourner le regard. Mais nous avons également été portés par des élans de solidarité, de soutien,d’empathie et nous avons beaucoup appris, en particulier de ne pas nous cacher, de ne pas abandonner le dialogue, de continuer à dénoncer l’injustice et d’avoir la force de surmonter les difficultés.

Sur ce chemin, la prison devient notre outil qui montre à tous les démocrates que la manipulation du droit pénal pour réprimer nos idées n’est pas acceptable. Il n’est pas tolérable en effet de répondre à des arguments politiques par la répression judiciaire, la violation des droits et des libertés. Éviter le débat d’idées et la confrontation politique en choisissant la répression débouche sur une voie sans issue qui ne réglera rien.

Lorsque ceux qui sont garants de la justice considèrent que leur fin justifie les moyens, il est du devoir de tous les démocrates de se lever et de dénoncer cette oppression.

Comme Pepe me l’a appris, mon emprisonnement - notre emprisonnement - doit donner la force à tous les démocrates de dénoncer l’injustice, de ne plus tolérer ces abus et les dangers qu’ils nous font courir."